Classiques des sciences sociales

Conduite à l’égard d’autrui - 1957

Louis Lavelle (1883-1951)

Vendredi 4 octobre 2013, par stan // Ressources

Un petit ouvrage à revisiter avec profit pour explorer, s’interroger sur des situations, expériences vécues avec un peu de réflexion.

Louis Lavelle : Philosophe français, Un des représentants des existentialistes français, Professeur, puis membre du Collège de France.

CONDUITE À L’ÉGARD D’AUTRUI - disponible sur les classiques des sciences sociales

Préface

Tout le problème des relations entre les hommes consiste à savoir passer d’un état de sympathie ou d’antipathie naturelles qui règne entre les caractères, à cet état de médiation mutuelle qui permet à chacun d’eux de réaliser par l’intermédiaire d’un autre, d’un indifférent, d’un ami ou d’un ennemi, sa propre vocation spirituelle.

L’univers réel se réduit pour nous à nous-même et aux êtres auxquels nous sommes liés par les rapports les plus intimes. Tout autour règne un grand cercle d’ombre qui n’est peuplé que d’apparences ou de choses.

Il n’y a pas une multiplicité de consciences isolées et qui cherchent vainement à franchir l’intervalle qui les sépare. Il n’y a qu’une seule conscience dont nous sommes les membres [12] dispersés. Chacune a besoin de toutes les autres pour la soutenir : et ce qu’elle rencontre chez les autres est aussi en elle où elle le découvre grâce à leur médiation.

Nous voudrions décrire le véritable visage de l’homme, non pas seulement ce qu’il est par contraste avec ce qu’il doit être, mais ce qu’il croit être et n’est que dans l’opinion avec ce qu’il est au fond de lui-même et dans sa véritable essence. C’est cette essence précisément qu’il lui appartient de trouver. Mais ces états malheureux que nous décrivons sont ceux dans lesquels tous les hommes aujourd’hui se complaisent et qu’ils considèrent comme formant le tout de l’homme.

Il est possible que l’on trouve dans ce livre plus d’amertume que dans nos livres précédents. C’est qu’il y a deux vérités : une vérité spirituelle, faite de joie et de lumière mais dans laquelle nous ne vivons pas toujours ; c’est celle que nous nous sommes attaché jusqu’ici à décrire ; elle donne une grande satisfaction à tous ceux dont le regard est tourné vers le dedans et à qui l’on reproche souvent de rêver la vie au lieu de la vivre. Et il y a une vérité extérieure et qui se montre, qui ne cesse de démentir l’autre, la seule qui existe pour ceux [13] dont le regard est tourné vers le dehors, et qui justifie toutes leurs plaintes et tous leurs sarcasmes : car ils la comparent avec l’autre dont ils portent en eux l’appel nostalgique. C’est là, dira-t-on, le conflit de la vérité et de la réalité. Ils essaient les uns et les autres de les faire coïncider. Mais pour les uns, c’est la réalité qui doit s’abolit et se changer un jour en vérité ; pour les autres, la vérité n’est rien tant que la réalité où il faut qu’elle s’incarne ne lui devient pas conforme.

Mais on fera deux observations : la première, c’est que la vérité spirituelle ne se découvre à l’homme que dans la solitude, où le moi est immédiatement en rapport avec Dieu, au lieu qu’il y a une vérité humaine qui ne cesse de la contredire, et où l’individu rencontre toujours d’autres individus comme lui avec lesquels il entre dans une sorte de conflit de tous les instants. Ce sont comme autant de dieux rivaux qui luttent pour la prééminence, mais s’ils réussissent à s’accorder, c’est Dieu même qui devient présent au milieu d’eux. La seconde observation c’est que ce sont nos rapports avec les autres hommes qui forment la substance même de notre propre vie. Et dans chacun d’eux ils montrent à la fois ce qui les limite, les [14] arrête, les oppose et ce qui leur permet de se dépasser et de s’unir,

Il n’y a pas d’autre mal que celui que les hommes se font les uns aux autres. Ce sont les rapports que nous avons avec les autres hommes qui nous rendent heureux ou malheureux. Mais si nous savions que les biens que nous possédons produisent nécessairement la jalousie et la haine, nous accepterions cette jalousie et cette haine sans qu’elles fassent de tache sur notre bonheur…