Un documentaire de François Maillart de 52 mn - usine, la FAVI - © 2009 EFM Production / Real Productions / France 3

FAVI - Question de confiance

commentaire d’Arnaud Pellissier-Tanon

Jeudi 23 avril 2015, par stan // Ressources

A Hallencourt, en pleine campagne picarde, à vingt kilomètres d’Abbeville, il n’y a qu’une seule usine, la FAVI. Une fonderie d’où sort chaque année 50% de la production européenne de fourchettes de boîte de vitesse et une bonne partie de diverses pièces sanitaires. La FAVI fait figure de véritable ovni : pas de pointeuse, pas de service du personnel, pas de contrôleurs chronométreurs et pas de syndicat… Chacun est un peu son patron, travaillant en direct pour son client.

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FAVI - Question de confiance

Question de confiance

Un documentaire de François Maillart de 52 mn © 2009 EFM Production / Real Productions / France 3

Le commentaire d’Arnaud Pellissier-Tanon Mars 2014 / avril 2015

La FAVI (Fonderie Automobile du Vimeux) affiche une prospérité certaine relativement à ses concurrents, ce qui lui permet de ne pas délocaliser sa production dans un pays à faible coût de main-d’œuvre. Le directeur, Jean-François Zobrist, estime que c’est grâce à l’état d’esprit de son personnel que sa rentabilité est supérieure à celle des concurrents. Il affirme que son management n’y est pas pour rien. Il décrit son « système » FAVI.

Les mesures les plus visibles sont l’aplatissement de la ligne hiérarchique (entre lui et les opérateurs, il n’y a qu’un seul niveau, celui des « leaders »), la constitution d’équipes autonomes (les mini-usines dirigées, chacune par un leader, dédiées, chacune, à un client) et l’empowerment des leaders (de simples contremaîtres ayant des pouvoirs de patron de TPE) et des opérateurs (dont l’enrichissement des tâches est poussé à l’extrême).

Un slogan est mis en évidence : « l’homme est bon », ce qui ne veut pas dire que tous les hommes sont bons mais que seuls les hommes « bons » ont leur place à la FAVI. L’exemple des horaires est révélateur : c’est quand on pense que l’homme est mauvais (par exemple, qu’il fait exprès d’arriver en retard) qu’on installe une pointeuse, ce qui provoque méfiance, jugements téméraires et injustices. Mais si jamais les nouveaux embauchés ne respectaient pas les horaires du travail ? Les salariés fidèles sauraient leur faire comprendre que cela ne se fait pas ou, au pire, le diraient à leur leader, si bien que les contrats prendraient fin avant le terme de la période d’essai.

Le slogan « l’homme est bon » exprime le pari fait par Jean-François Zobrist que la confiance est payante. L’homme se comporte comme on le traite : fermez tout à clé, il devient voleur. Donnez-lui des libertés, il devient responsable. Reste à savoir en quoi ce pari est raisonnable, sur quoi repose la confiance. Diverses scènes nous aident à le comprendre. Prenons, par exemple, celle où un ancien « leader », celui qui a formé toute la génération actuelle des « leaders », raconte que les enfants de paysans savent bien qu’il faut attendre la récolte pour pouvoir être payés et que, travaillant en famille, ils travaillent dur, comme si c’était pour eux. Prenons aussi la scène, tout à fait extraordinaire, où un ancien comptable explique pourquoi il a renoncé à faire carrière à Paris pour avoir le bonheur de lâcher son canard en Baie de Somme et d’observer les animaux au petit matin : il ne pouvait pas vivre loin du pays. Prenons encore le moment ou Jean-François Zobrist raconte qu’il a racheté un concurrent anglais, pour acquérir sa clientèle, et qu’il a rapatrié la production en France au lieu de mettre les deux usines en concurrence. Prenons enfin, tout à la fin, la scène où le CE offre un pôt à l’occasion du départ à la retraite de Jean-François Zobrist. L’un des membres du CE a la larme à l’oeuil et répond à son patron, qui le remercie de la belle montre qu’ils viennent de lui offrir : « après tout ce que nous vous devons » Et la réaction de Jean-François Zobrist, qui s’attendrit : « mes enfants ». Il porte sur ses employés un regard paternel, comme ils lui portent une reconnaissance filiale. La raison ? Jean-François Zobrist l’a énoncé plus haut dans le reportage : il a maintenu l’emploi à Hallencourt. Il a veillé au bien de ses ouvriers – l’emploi au pays – et ils se montrent généreux en payant de leur personne. Tout le monde y est gagnant. Il s’agit, bien sûr, d’une coalition d’intérêt : chacun y trouve son compte et tout le monde a bien conscience que l’actualité est plutôt à la délocalisation et que la famille actionnaire, dont Jean-François Zobrist n’est que salarié, fait peser des exigences de rentabilité sur l’usine. Mais il y a plus que cela : personne n’imagine la FAVI ailleurs qu’à Hallencourt, ni le personnel, ni la direction, ni les actionnaires. Il s’agit d’une communauté de destin. Et Jean-François Zobrist déploie son système FAVI pour faire en sorte qu’il n’y ait ni faillite, ni délocalisation mais, au contraire, un état d’esprit favorable à la rentabilité.

Récapitulons, accorder sa confiance est d’autant plus raisonnable que la personne en qui on remet son sort est compétent et qu’il a du jugement, de l’expérience, du professionnalisme, cela va de soi, mais aussi qu’elle est bienveillante :
-  La bienveillance, au sens fort, de la qualité de la personne qui veille au bien de ceux qui lui sont confié, ce qui prend deux formes.
-  La sollicitude, au sens étymologique, du souci de l’autre, de l’attention qu’on lui accorde pour mieux le soigner : c’est le propre du chef.
-  La générosité, au sens étymologique encore, du sens de sa famille qui conduit à payer de sa personne pour contribuer à son bien : c’est le propre des subordonnés.

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Références au 23 février 2014 Les témoignages de Jean-François Zobrist mis en ligne sur le site de la Favi : http://www.favi.com/managf.php, notamment "l’essentiel du management par la CONFIANCE du petit patron naif et paresseux" Le documentaire de François Maillart, Question de confiance, 2009, EFM Production / Real Productions / France 3, est présenté sur http://www.filmsdocumentaires.com/f... Une conférence donnée par Isaac Getz, s’appuyant sur le cas de la Favi, à l’Ecole de Paris du Management le jeudi 17 novembre 2011 : http://ecole.org/fr/seances/SEM601. Elle a donné lieu à une publication : Getz Isaac, « En quête d’entreprises jouant la liberté et le partage du rêve », Le journal de l’école de Paris du management, 3/2012 (n° 95), p. 8-15, en ligne sur www.cairn.info/revue-le-jour... L’article où Isaac Getz synthétise ses travaux : « La liberté d’action des salariés : une simple théorie ou un inéluctable destin ? », Gérer et comprendre, 2012 n° 108, p. 27-38. Une conférence donnée par Jean-François Zobrist à l’Ecole de Paris du Management le jeudi 22 novembre 2012 : http://ecole.org/fr/seances/SEM642. Un commentaire d’Isaac Getz sur l’entreprise libérée, avec un témoignage de Jean-François Zobrist : http://www.youtube.com/watch?v=lGSh... La conférence de Jean-François Zobrist de mai 2013 au MOM21 (http://www.mom21.org/) : http://www.youtube.com/watch?v=KXIy... La conférence d’Isaac Geetz et de Jean-François Zobrist à la convention des clubs APM – Marseille 24 et 25 octobre 2013 : http://live.convention-apm.com/atel... Le récit de Jean-François Zobrist : La belle histoire de Favi : l’entreprise qui croit que l’homme est bon, tomes 1 et 2, Paris, Humanisme et organisations, 2014. La conférence d’Isaac Geetz et de Jean-François Zobrist à la convention des clubs APM – Marseille 24 et 25 octobre 2013 : http://live.convention-apm.com/atel...