Thèse 1997

L’éthique de l’entreprise peut-elle constituer un objectif managérial pertinent ? La formalisation de l’éthique dans l’entreprise : la confusion du vrai et du bien

Pierre Kletz

Vendredi 24 février 2017, par stan // Ressources

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Résumé

Le management consiste en l’élaboration des méthodes et des moyens permettant aux organisations d’atteindre leurs buts. Parallèlement, l’éthique de l’entreprise semble constituer de plus en plus un objectif pour celle-ci. Ainsi apparaissent les deux défis majeurs que ce double constat sous-tend quant à la pertinence de considérer l’éthique comme un objectif managérial : il s’agit pour le management à la fois de trouver les moyens de faire progresser l’éthique des organisations et d’articuler cet objectif avec les objectifs plus généraux des entreprises notamment ceux liés à la nécessité de générer un profit. La triple synonymie de l’adjectif pertinent a guidé le processus de structuration de la recherche en trois niveaux d’analyse. En effet, pour démontrer qu’il est "pertinent", l’objectif que représente l’éthique de l’entreprise doit être : - approprié (constituer un objectif approprié aux conditions dans lesquelles se trouve l’entreprise), ce qui conduit à développer une réflexion à l’échelle de l’environnement ; - judicieux (constituer un objectif judicieux, i.e. bien choisi quant à son contenu), ce qui conduit à développer une réflexion à l’échelle de l’entreprise ; - influent (constituer un objectif influent, i.e. qui détermine, au moins en partie, les actions des salariés), ce qui conduit à développer une réflexion à l’échelle de l’acteur. Notre recherche tente de mettre en exergue l’importance de ce dernier niveau d’analyse tenant à la difficulté d’anticiper l’influence d’une éthique sur les acteurs, difficulté qui est généralement minorée. En revanche, elle conduit à soutenir que les oppositions explicites qui marquent les différentes approches théoriques de ce champ ne se traduisent pas par des démarches pratiques notablement différentes. Pour cela, la thèse, s’articule en deux parties. La première partie pose un cadre théorique. A cette fin, la revue de la littérature établit que l’éthique est avant tout assimilée à un objectif intermédiaire au service des objectifs économiques de la firme, ce qui confère une pertinence ; la démarche managériale visant à la faire progresser. Dans ces analyses, il apparaît que les arguments développés oscillent entre une approche dogmatique (il s’agit de se soumettre aux devoirs dictés par les grandes lois du monde moral qui, à l’exemple des lois de la physique, sont supposées s’appliquer en tous temps et en tous lieux) et une approche sophistique (dans laquelle les valeurs éthiques, loin de constituer des absolus, s’évaluent à leurs résultats concrets). En outre, l’éthique s’appréhende alors par la connaissance, elle devient un savoir contribuant à évaluer la façon dont les organisations fonctionnent et à orienter les comportements et les choix, ce qui peut l’assimiler à un instrument de gestion. Face à cette approche, un paradigme antagonique considère que si l’éthique de l’entreprise constitue un objectif il ne peut s’agir que d’un objectif final et que sa poursuite peut impliquer de restreindre l’éventail des actions admissibles. Ainsi si la réussite économique et la pureté éthique ne sont certes pas incompatibles, elles sont ici indépendantes. L’opposition entre ces deux logiques étant patente, l’hypothèse selon laquelle elles engendrent des politiques d’entreprise en faveur de l’éthique différentes constitue la base du travail de terrain qui a pour but de vérifier ou non si ces deux approches sont en vigueur. La seconde partie, empirique, est menée à partir de l’étude de deux cas. Le premier est celui d’une entreprise mettant en place un code d’éthique à la suite du rachat d’un concurrent. Trois séries d’entretiens recueillis par sténotypie ont été menées pour comprendre d’abord pourquoi ce code était bien un objectif managérial et ensuite comment il avait été reçu par le personnel. Les entretiens ont donné lieu à des analyses de concurrences pour extraire la logique de leur démarche éthique. Les résultats montrent que jamais l’éthique ne semble recherchée pour elle-même, ses effets supposés sur la réussite économique étant sans cesse explicites ou affleurant dans le discours. Contrastant avec ces effets supposés, les entretiens menés auprès des membres du personnel ont montré leur réserve, soit qu’ils ne considèrent pas la démarche comme relevant de l’éthique soit qu’ils considèrent que face à une question éthique seules leurs valeurs personnelles sont décisives. Le second cas a nécessité l’utilisation d’une méthodologie empruntée à certains travaux sociologiques (la " sociologie du présent ", théorisée par E. Morin) qui a permis l’étude d’une organisation à la période précise où un dilemme éthique étant posé. Il fait apparaître que la politique de celte entreprise en faveur de l’éthique est essentiellement conçue comme une recherche de compatibilité entre les actions des membres de l’entreprise. Aussi, peut-elle s’accommoder de l’adoption de valeurs exigeantes limitant l’éventail des pratiques admissibles du moment qu’elle contribue à assurer la cohésion entre ses membres. Mais si l’entreprise cherche à encourager les régularités grâce à l’éthique, l’effet de celle-ci reste problématique car elle conduit les acteurs à " inventer" des réponses en situation : la personne perçoit avant tout un impératif éthique comme un appel à la responsabilité et l’éthique peut au contraire diminuer le contrôle que les organisations exercent sur leurs membres