Ces valeurs qui nous rassemblent

par Martin Blais

Mardi 24 mars 2009 // Articles & Commentaires

Un article qui interpelle !

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Ces valeurs qui nous rassemblent par Martin Blais

Les valeurs susceptibles de rassembler des humains n’étant pas en nombre infini, il serait normal que plus d’un intervenant prône la même valeur. J’ai choisi la mienne à la suggestion d’Alain : « L’homme aime l’action plus que le plaisir, l’action réglée et disciplinée plus que toute autre action, et l’action pour la justice par-dessus tout . » Si l’on veut faire bouger les gens, il faut leur proposer quelque chose qui les valorise. Je choisis donc la justice à instaurer, non pas dans un seul pays, mais sur la terre entière. On ne peut pas purifier l’air seulement au-dessus de son pays.

Un problème deux fois et demi millénaire

Dans L’Assemblée des Femmes, Anaxagore (vers 500 – vers 428) nous présente les femmes d’Athènes bien résolues à s’emparer du pouvoir pour mettre fin au paupérisme. La division du peuple en riches et en pauvres sera effacée, promettent-elles ; chacun puisera dans le fonds commun ce qui est nécessaire à sa subsistance. Si, 2500 ans plus tard, la pauvreté n’a pas été éliminée, faut-il conclure que c’est une tâche impossible, qu’il faut se résigner, qu’il y aura toujours des pauvres ?

D’abord, quelle est la situation actuelle ? Le Rapport des Nations unies pour le développement (PNUD) de 1994 avance des chiffres qui feraient s’arracher les cheveux à Protagoras, la présidente de l’assemblée des femmes athéniennes. En 1960, les 20 % d’individus les plus pauvres de la terre se partageaient 2,3 % du revenu mondial ; en 1991, ils s’en partageaient 1,4 % ; en 1994, 1,1 %. Cette portion a continué de s’amincir, disent les auteurs du rapport. Quant à la part du revenu mondial des 20 % d’individus les plus riches de la terre, elle était de 30 fois supérieure à celle des 20 % les plus pauvres, en 1960 ; de 61 fois supérieure en 1991 et de 78 fois en 1994. Il y aurait 800 millions de personnes qui souffriraient de la faim dans le monde ; environ sept millions d’enfants meurent de faim chaque année ; près de trois milliards de personne n’auraient pas accès à l’eau potable. On pourrait apporter biens d’autres chiffres effarants sur l’analphabétisme, le sida, l’accès aux médicaments, etc.

Ces chiffres désolants corroborent une affirmation devenue banale : les riches deviennent de plus en plus riches ; les pauvres, de plus en plus pauvres. Léon XIII, pape de 1878 à 1903, s’étonnerait du peu de progrès que nous avons fait en un siècle, lui qui dénonçait « l’affluence de la richesse dans les mains du petit nombre à côté de l’indigence de la multitude . » Se proposer d’éliminer la pauvreté, est-ce donc utopique ? Même si ce l’était, il ne faudrait pas renoncer ; René Dumont nous menace : c’est l’utopie ou la mort .

Alors, n’ai-je pas raison de classer le combat pour la justice parmi « ces valeurs qui nous rassemblent » ou, plutôt, qui devraient nous rassembler ? Grâce aux moyens de communications modernes, jamais l’injustice n’a été dénoncée avec autant de lucidité. Pour y remédier, on imagine des structures toujours plus ingénieuses et l’on institue des enquêtes retentissantes. Pourtant, l’évidence crève les yeux : on n’éliminera pas les injustices sans changer l’homme, sans le changer moralement, affirme René Dumont, à maintes reprises, dans L’Utopie ou la mort . Et Péguy d’affirmer : « La révolution sociale sera morale ou elle ne sera pas . » E. F. Schumacher tente de nous faciliter la tâche : « Il n’est guère vraisemblable que l’homme du XXe siècle soit appelé à découvrir une vérité qui n’a jamais été découverte auparavant. […] Dans toute la tradition chrétienne, il n’y a peut-être pas d’enseignement qui soit plus approprié et qui convienne mieux à la conjoncture moderne que la doctrine merveilleusement subtile et réaliste des quatre vertus cardinales : prudentia, justitia, fortitudo et temperantia . »

L’usage originellement commun des biens

Il est un grand principe avec lequel tout le monde semble d’accord – en principe – et qui s’énoncerait comme suit : « Chaque être humain a droit à sa part des biens que le terre entière met à la disposition du genre humains. » Dans son traité Des Devoirs, Cicéron (mort vers -43) énonce déjà ce principe : « La justice nous oblige à maintenir la communauté de toutes les choses que la nature a faites pour le commun usage des hommes . » Ce principe a été reformulé par des dizaines de Pères de l’Église. Je m’en tiendrai à trois.

Saint Jean Chrysostome : « Ne nous montrons pas plus féroces que les animaux les plus stupides. Chez eux, tout est commun : la terre, les sources, les pâturages, les montagnes, les bois . » Le bon saint ignorait que les animaux ont des territoires qu’ils défendent férocement, mais sa conclusion reste valable. Saint Ambroise de Milan proclame le même principe : « Ce n’est pas de ton bien que tu distribues au pauvre, c’est seulement sur le sien que tu lui rends. Car tu es seul à usurper ce qui est donné à tous pour l’usage de tous. La terre appartient à tous et non aux riches . » Écoutons maintenant saint Basile (330- 379), considéré comme le plus économiste des Pères grecs : « Celui qui dépouille un homme de ses vêtements aura nom de pillard. Et celui qui ne vêt point la nudité du gueux, alors qu’il peut le faire, mérite-t-il un autre nom ? À l’affamé appartient le pain que tu gardes. À l’homme nu, le manteau que recèlent tes coffres. Au va-nu-pieds, la chaussure qui pourrit chez toi. Au miséreux, l’argent que tu tiens enfoui . » En citant ce passage de saint Basile, Thomas d’Aquin ajoute une phrase : « En conséquence, tes injustices sont aussi nombreuses que les dons que tu pourrais faire . »

À l’origine, tous les biens de la terre étaient possédés en commun ; chacun était libre de s’en servir pour satisfaire ses besoins. Je n’évoquerai pas Platon, qui allait un peu loin en préconisant jusqu’à la mise en commun des femmes et des enfants. Les enfants n’auraient pas connus leurs parents ni les parents leurs enfants.

Comment la propriété privée s’est installée

La terre et ses richesses ne sont pas restées longtemps la propriété commune de l’humanité. Le régime de la propriété privée s’est bientôt imposé, à deux niveaux qu’il importe de distinguer soigneusement : niveau des États, niveau des individus. Il y a des pays où l’on a éliminé la propriété privée au niveau des individus, mais aucun où l’on ne défende farouchement la propriété privée au niveau de l’État. Pourtant, la propriété privée au niveau des États est un pire obstacle au partage, entre tous les humains, des richesses de la terre entière, que ne l’est la propriété privée individuelle : il est plus facile d’aller chercher des pommes de terre dans le champ d’un voisin que dans le pays voisin. Jean-Jacques Rousseau : « Le premier qui ayant enclos un terrain s’avisa de dire : Ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d’horreurs n’eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : " Gardez-vous d’écouter cet imposteur ; vous êtes perdus si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre n’est à personne " . »

Et la propriété privée des individus – celles des États n’a jamais été mise en question – est devenue un droit, mais elle n’est un droit que dans la mesure où elle permet aux biens mis à la disposition de tous par la nature de mieux satisfaire les besoins de chacun. Car le droit de propriété individuelle n’abolit pas le droit naturel de chaque être humain à sa part des biens mis par la nature à la disposition du genre humain.

On peut devenir propriétaire par l’achat. C’est par l’achat que les États-Unis sont devenus propriétaires de l’Alaska. Le tsar Alexandre II la leur céda en 1867 pour 7 000 000 $. En 1803, Napoléon Bonaparte a vendu la Louisiane aux États-Unis 15 000 000 $. En 1895, l’île d’Anticosti est vendue à un Parisien 125 000 $ ; en 1926, celui-ci la revend 6 500 000 $ ; en 1974, le gouvernement du Québec l’achète 23 500 000 $. Et voici l’aubaine des aubaines : en 1626, les Hollandais achètent l’île de Manhattan aux Indiens 24 $ (il est sans doute utile d’écrire ce montant en lettres : vingt-quatre dollars). Chaque jour, par l’achat, des millions de gens deviennent propriétaires de biens. Les grosses compagnies achètent les petites, à l’instar des gros poissons qui mangent les petits.

Le droit du premier occupant constitue, en l’absence de tout autre, le droit de propriété le moins contestable : « Cette chose n’est à personne, je la prends, donc elle est à moi. » Dame Belette n’a pas d’autre argument à opposer aux réclamations de Jean Lapin : « La dame au nez pointu, de La Fontaine, répondit que la terre était au premier occupant . » Il faut bien se rendre à l’évidence : ce droit n’a jamais été respecté. Tous les premiers occupants ont un jour été bousculés et dépossédés par des plus forts. Nous parlons du Canada « terre de nos aïeux ». Ce langage fait hocher la tête de droite à gauche aux Amérindiens. Pour eux, « nos aïeux » furent des conquérants comme en furent les Huns et les Mongols.

Il y a aussi le « droit de conquête ». C’est le droit fort discutable de s’installer à demeure sur un territoire conquis par les armes.

John Locke apporte une précision : « La terre et tout ce qu’elle contient sont un don fait aux hommes pour l’entretien et le réconfort de leur être. Tous les fruits qu’elle produit naturellement et toutes les bêtes qu’elle nourrit appartiennent en commun à l’humanité . » En disant qu’appartient en commun ce qui est produit « naturellement », Locke introduit une distinction entre une source et un puits ; entre les veaux que j’élève et les chevreuils de la forêt ; entre mes lapins et les lièvres ; entre le lièvre en liberté et celui qui gigote dans mon collet. Le travail peut être considéré comme le dénominateur commun à tous les gestes par lesquels on devient propriétaire de ce qui était à l’origine propriété commune. Les poissons de la mer appartiennent en commun à tous les pêcheurs ; ceux qui se sont aventurés dans mon filet sont à moi.

Bien des auteurs ont déploré l’instauration de la propriété privée. Pascal, par exemple : « " Ce chien est à moi, disaient ces pauvres enfants ; c’est là ma place au soleil. " Voilà le commencement et l’image de l’usurpation de toute la terre . » Pour Pierre Joseph Proudhon, la propriété, c’est le vol. Inutile d’ajouter le témoignage de Karl Marx. Est-il possible d’apaiser les adversaires de la propriété privée ? Peut-être en leur montrant que l’usage de la propriété privée doit demeurer commun jusqu’à un certain point.

L’usage de la propriété privée doit demeurer commun dans une certaine mesure

Il est manifeste, selon Thomas d’Aquin, qu’il est de beaucoup préférable, multo melius, que certains biens soient possédés en propre, mais qu’ils demeurent communs d’une certaine manière du point de vue de l’usage . » Puis il ajoute : « La manière dont les biens possédés en propre puissent demeurer communs d’une certaine manière relève de la providence du bon législateur. »

Après s’être efforcé de prouver qu’il est avantageux que certains biens soient possédés à titre de propriété , Thomas d’Aquin va chercher à nous convaincre que la propriété doit demeurer commune d’une certaine manière ; en d’autres mots, que l’usage des biens possédés en propre ne doit pas être exclusif ; ou encore, que le droit de propriété n’inclut pas le droit d’usage exclusif de ce dont on est propriétaire.

Il développe cette idée quand il se demande s’il est permis de voler en cas de nécessité . » Ce qui est de droit humain, dit-il, ne doit pas déroger au droit naturel ou au droit divin. Or, selon l’ordre naturel établi par la divine providence, les êtres inférieurs sont destinés à subvenir aux nécessités des hommes. C’est pourquoi leur division et leur appropriation, œuvre du droit humain, n’excluent pas qu’on s’en serve parfois pour subvenir aux nécessités de l’homme. Aussi, les biens que certains possèdent en surabondance sont-ils dus, en vertu du droit naturel, au soutien des pauvres. Si la nécessité est évidente et urgente, n’importe qui peut secourir une personne avec le bien d’autrui pris ouvertement – ce serait une rapine car on pourrait devoir user d’une certaine violence, au moins verbale – ou pris en secret – ce serait un vol. Thomas d’Aquin se demandait si l’on peut voler dans le cas de nécessité, et il répond qu’il n’y aurait ni vol ni rapine à subvenir, à même le bien d’autrui, à une nécessité urgente et manifeste.

Le droit de propriété doit se développer dans le respect de la fin des biens extérieurs : subvenir aux nécessités des humains. La propriété dévie quand elle empêche les biens extérieurs de satisfaire les besoins de certains, comme il arrive quand les richesses s’accumulent entre les mains d’un petit nombre. Thomas d’Aquin reprend ainsi deux théories d’Aristote : d’une part, il est de beaucoup préférable que les biens soient possédés privément ; mais, d’autre part, l’usage doit en demeurer commun d’une certaine manière. Le bon législateur y verra .

Aristote ( 384 - 322) écrivait déjà à ce sujet : « Nous ne pensons pas que tous les fonds doivent demeurer communs ; nous croyons seulement que l’usage en doit être communiqué comme entre amis, en sorte qu’aucun citoyen ne puisse manquer de pain . »

L’aumône

Il a été question de surabondance ou de superflu. Thomas d’Aquin précise sa pensée à ce sujet quand il traite de l’aumône, dont il fait un précepte . » L’amour du prochain est de précepte : c’est l’un des deux commandements qui résument toute la loi. Il s’ensuit que tout ce qui est requis pour entretenir l’amour du prochain est aussi de précepte : « Celui qui aime son prochain accomplit la loi . » Or, en vertu de cet amour, non seulement nous devons vouloir du bien à notre prochain, mais nous devons lui en faire : « Petits enfants, n’aimons ni de mots ni de langue, mais en actes et en vérité . »

L’aumône étant un acte de vertu, il faut qu’elle soit, comme tout acte moral, conforme à la raison droite ou au bon sens. Le donateur doit faire l’aumône à même son superflu. Or, le superflu, ce n’est pas seulement ce qui excède les besoins personnels du donateur, mais encore les besoins de ceux dont il a la charge. Il doit donner lorsqu’il possède un superflu qui, selon toutes probabilités, ne lui sera pas nécessaire dans l’immédiat. Il ne doit pas s’arrêter à tout ce qui pourrait arriver dans l’avenir : ce serait avoir souci du lendemain, ce que l’évangile interdit . » Ainsi le superflu et le nécessaire doivent être appréciés d’après les circonstances probables et communes, et non d’après les circonstances possibles et exceptionnelles.

Du côté du bénéficiaire éventuel de l’aumône, il faut qu’il y ait nécessité, car l’aumône n’a pas sa raison d’être en l’absence de la nécessité. Mais comme il est impossible à chacun de secourir tous ceux qui sont dans le besoin, le précepte n’oblige pas à faire l’aumône dans tous les cas de nécessité, mais seulement quand la nécessité est urgente et que personne d’autre ne se présente à ce moment-là pour porter secours.

Thomas d’Aquin conclut en disant que c’est un précepte de faire l’aumône de son superflu et de la faire à qui est dans une extrême nécessité, in extrema necessitate. En dehors de ces deux conditions, faire l’aumône n’est pas de précepte mais de conseil, comme est de conseil n’importe quel bien meilleur, sicut de quolibet meliori bono. Faire le bien est de précepte ; faire ce qu’il y a de meilleur est de conseil. Superflu et nécessaire

Thomas d’Aquin revient sur la notion de superflu à l’article suivant », où il se demande si l’on doit faire l’aumône en prenant sur son nécessaire. Comme toujours, il introduit une distinction. Le nécessaire peut signifier deux choses. D’abord, il signifie ce sans quoi une chose ne peut exister : l’eau pour le poisson, l’air pour nous. Il ne faut pas faire l’aumône à même le nécessaire ainsi entendu. Une personne réduite à ce qui lui est indispensable pour vivre et faire vivre sa famille est dispensée de faire l’aumône : ce serait s’enlever la vie à elle-même et aux siens.

Une exception cependant. C’est le cas où une personne se priverait du nécessaire, voire donnerait sa vie en faveur d’un personnage important dont le salut de l’État dépendrait. S’exposer à la mort pour sauver un tel personnage est digne d’éloge puisqu’on doit toujours faire passer le bien commun avant son bien propre. On peut penser à ce garde du corps qui s’est jeté devant Napoléon et qui a reçu le coup mortel. D’autres gardes du corps en ont fait autant.

Par nécessaire, on peut entendre, en second lieu, ce sans quoi on ne peut pas vivre selon les exigences de sa condition et des personnes dont on a la charge. En parlant du culte extérieur rendu à Dieu, Thomas d’Aquin en précise d’abord le but : inspirer le respect de la divinité. Or, l’homme est ainsi fait qu’il a peu de respect pour les choses ordinaires et non distinctes des autres : ea quae communia sunt et non distincta ab aliis. C’est pourquoi la coutume veut que les rois et les princes portent de riches vêtements et habitent de grands et beaux palais. Il conclut qu’il était normal que, dans l’ancienne loi, on consacre au culte divin des jours particuliers, un tabernacle particulier, des vases particuliers et des ministres particuliers . »

La loi ancienne voulait assurer le respect du culte divin de deux manières : d’abord en écartant de ce culte tout ce qui peut provoquer le mépris ; puis en l’entourant de choses qui commandent le respect. Si la loi ancienne s’en est préoccupé en ce qui concerne le tabernacle, les vases sacrés et les animaux destinés au sacrifice, à plus forte raison devait-elle s’en préoccuper en ce qui concerne les ministres du culte. C’est pourquoi la loi ancienne prescrivait qu’on éloigne du culte non seulement les femmes (!), mais tout homme ayant une tache ou un défaut corporel, pour éviter que le peuple se moque du ministre du culte ; elle prescrivait aussi que les ministres soient choisis non pas dans n’importe quelle famille, mais dans une seule lignée par ordre de succession ; enfin, pour relever l’éclat de leur dignité, la loi ancienne leur prescrivait des vêtements précieux. Le grand prêtre, par exemple, portait huit ornements sacrés.

La limite d’un tel nécessaire ne constitue pas un indivisible ; ce n’est pas une ligne mais une large bande, presque aussi large que celle de Gaza : on peut y ajouter beaucoup sans penser qu’on dépasse un tel nécessaire ; on peut y retrancher beaucoup et garder encore assez de biens pour vivre de la façon qui convient à son état. Faire l’aumône en prenant sur le nécessaire entendu en ce sens est bon, mais c’est de conseil et non de précepte. Personne n’est obligé de vivre d’une façon qui ne conviendrait pas à son état. On verrait mal Benoît XVI se promener dans Rome en jean et coiffé d’un béret.

Comment rendre commun l’usage des biens possédés privément

Après avoir montré pourquoi les biens possédés privément doivent demeurer communs dans une certaine mesure, il reste à savoir comment. Thomas d’Aquin en confie la responsabilité à la providence du bon législateur . Il appartient au bon législateur de faire des lois qui empêchent les puissants et les habiles d’accaparer trop de biens ; de même, il lui appartient de rendre commun, dans une certaine mesure, l’usage des biens possédés privément.

Thomas d’Aquin commence par nous faire admirer les sages prescriptions de la loi de Moïse à ce sujet. La propriété privée demeurait commune de deux manières : quant au soin à y apporter, quantum ad curam, puis quant aux fruits qu’elle produisait, quantum ad fructum . »

Quant au soin. On lit dans la Genèse qu’après le meurtre d’Abel, Yahvé dit à Caïn : « Où est ton frère Abel ? » Et Caïn de répondre : « Je ne sais pas. Suis-je le gardien de mon frère ? » La loi de Moïse allait beaucoup plus loin en faisant de chacun le gardien non seulement de son frère et de sa sœur, mais également de son bœuf et de sa brebis : « Si tu rencontres la brebis égarée de ton frère, ramène-la-lui. » Des prescriptions de ce genre imposaient à tous indistinctement le soin des biens possédés privément.

Quant aux fruits de la propriété privée, la loi permettait à n’importe qui d’entrer dans la vigne d’un ami – notons quand même le mot ami – et de manger du raisin. Elle lui interdisait toutefois d’en emporter. À l’égard des pauvres, elle se faisait encore plus généreuse. Leur étaient réservées les gerbes oubliées sur le champ après la récolte et les raisins restés dans la vigne après les vendanges ; de plus, ils avaient part à la récolte de la septième année.

La loi contenait également des prescriptions à l’adresse du propriétaire lui-même. Elle le priait de distribuer gratuitement une part de sa récolte. À cela se rattache l’aumône dont il a été question.

Il ne faut pas confondre le partage avec l’aumône, que le Petit Robert définit fort bien comme « un don charitable fait aux pauvres ». Le partage dont il est question ne relève pas de la charité mais de la justice. « Les biens possédés en surabondance doivent, de par le droit naturel, subvenir aux besoins des pauvres . » On ne peut évidemment pas tracer une ligne pour déterminer où finit le nécessaire et où commence le superflu.

Une objection hante certains esprits : si on appliquait ces principes de partage du superflu des pays riches et des individus riches, la richesse collective serait-elle quand même produite ? Pourquoi pas ? si on y met la manière, comme on dit. La manière… Les auteurs du rapport du PNUD de 1997 croyaient possible d’éradiquer la pauvreté de la terre entière en une génération si la volonté politique de TOUS les États – et non de quelques-uns seulement – était mobilisée. Un pays seul peut difficilement éliminer la pauvreté à l’intérieur de ses frontières si le pays voisin invite ou incite les riches à venir s’installer chez lui. Certains problèmes ne peuvent être résolus qu’à l’échelle mondiale : pollution de l’air, de l’eau… Présentement, la volonté politique n’y est pas parce les pauvres ne sont pas considérés comme dangereux.

Les actions à entreprendre ou à intensifier

On lit ceci dans le Rapport mondial pour le développement humain de 1997 : « Le monde dispose des ressources et du savoir faire nécessaires pour faire disparaître la pauvreté en moins d’une génération. Il n’y a pas là d’idéalisme nébuleux, mais un objectif pratique et réalisable » (page iii). Quel optimisme ! Qui se serait cru pessimiste en prévoyant quelques siècles ?

L’objectif est réalisable et il faut le réaliser. Écoutons F.A. Hayek, un économiste présenté comme un infâme néolibéral : « Il n’y a pas de raison pour que le gouvernement d’une société libre doive s’abstenir d’assurer à tous une protection contre un dénuement extrême, sous la forme d’un revenu minimum garanti, ou d’un niveau de ressources au-dessous duquel personne ne doit tomber. Souscrire une telle assurance contre l’infortune excessive peut assurément être dans l’intérêt de tous ; ou l’on peut estimer que c’est clairement un devoir moral pour tous, au sein d’une communauté organisée, de venir en aide à ceux qui ne peuvent subsister par eux-mêmes . » En affirmant que c’est « dans l’intérêt de tous », Hayek rejoint une vieille idée d’Aristote : « Les pauvres et les exclus sont autant d’ennemis de l’État . »

- Éliminer les dictatures

La création de la richesse, première condition de l’élimination de la pauvreté, en suppose une autre, selon le PNUD : « L’espace démocratique doit être préservé par l’État afin d’encourager l’expression pacifique des revendications des populations . » Cette « expression pacifique des revendications » n’est possible qu’en démocratie ; aucun dictateur ne la tolère. Ce qui distingue un pays pauvre d’un pays riche, c’est davantage la forme de son gouvernement que sa situation géographique, comme on nous dit trop souvent : riche au Nord, pauvre au Sud. L’Australie est plus au sud que bien des pays pauvres ; l’Inde est plus au nord que la Corée ; la Corée du Sud est plus au sud que la Corée du Nord, etc.

- Éliminer la corruption

L’économiste ghanéen George B.N. Ayittey dénonçait, dans L’actualité de janvier 1999, la majorité des leaders africains qui ont érigé la corruption en système. La vraie cause du malheur du continent africain, affirmait-il, ce n’est pas le colonialisme, ni l’Occident exploiteur, ni le capitalisme : ce sont les Africains eux-mêmes. Admettons qu’il est un peu sévère, car l’Afrique a été exploitée et l’est encore.

- Éliminer les paradis fiscaux

La revue L’actualité du 15 juin 1999 nous apprenait que les îles Caïmans comptaient alors 590 banques pour une population de 35 000 habitants, que la valeur des dépôts atteignait 500 milliards de dollars. Soit une banque pour soixante habitants et quatorze millions de dépôt par habitant. Les Caïmanais sont les gens les plus riches du monde ou bien ces milliards viennent de l’étranger pour éviter l’impôt.

- Éliminer les comptes secrets

La plupart des pays pauvres ont à leur tête des dictateurs qui vivent comme des pachas et qui siphonnent la richesse nationale pour l’acheminer vers des banques étrangères complices.

- Corriger les tables d’impôt

Personne ne pense que la loi de l’impôt est juste, dit Alain. Qui va le contredire, même si la plupart des contribuables ne pourraient pas dire en quoi elle est injuste ? Voyons ce qu’elle est au Canada en 2008. Le contribuable canadien paye 15 % d’impôt sur la première tranche de 37 885 $ de revenu imposable ; 22 % sur la deuxième tranche de 37 884 $ ; 26 % sur la troisième tranche de 47 415 $ ; 29 % sur ce qui excède 123 184 $. L’immense majorité des contribuables canadiens ont des revenus imposables inférieurs à 123 184 $ et sont soumis à un impôt progressif. On trouverait normal que l’impôt continue d’être progressif dans le cas des contribuables ayant un revenu imposable supérieur à 123 184 $. S’il en était ainsi, un contribuable qui a un revenu égal ou supérieur à 1 185 375 $ donnerait tout cet excédent à l’impôt. Le président Obama est plus sévère quand il plafonne à 500 000 $ le salaire de certains dirigeants.

- Promouvoir l’égalité entre l’homme et la femme

« Lorsque nous parlons de l’homme et de la femme, il ne faut jamais oublier, écrit Jean Rostand, que nous comparons, non pas deux types naturels et biologiques, mais deux types artificiels et sociaux, dont la divergence relève certainement, en partie, de facteurs éducatifs . » Dans la plupart des pays, la femme a maintenant accès aux études universitaires et à tous les programmes sans exception. On connaît les malheureuses exceptions. Personne ne conteste l’impact sur la prospérité d’un pays. Une des injustices les plus criantes : violer le principe pourtant évident qui exige qu’à travail égal on verse un salaire égal.

- Sabrer dans les dépenses militaires

En 2006, les dépenses militaires mondiales ont atteint 1204 milliards. Si l’on divise par 365 jours, cela donne 3 298 630 136 $ par jour. Que de choses on pourrait faire si l’on consacrait à la vie ces sommes destinées à la mort ! Selon le PNUD, la croissance des dépenses militaires dans les pays du Tiers-Monde est l’un des problèmes le plus alarmants et les moins discutés. Les dépenses militaires de certains pays pauvres représentaient, dans les années 1990, trois fois celles de la santé et de l’enseignement réunies. Il serait peut-être temps de songer à faire vivre les habitants de la planète au lieu de s’armer toujours plus pour les exterminer.

- Inciter les pauvres à jouer leur rôle

Lanza del Vasto rappelle aux faibles et aux démunis qu’ils sont exploités parce qu’ils sont exploitables. « C’est par la force qu’un être est et continue d’être. […] De la faiblesse, on ne peut attendre que la servitude et l’écrasement . » Puis il place la force à la portée d’une bonne portion de la population : « Toute la puissance de l’homme est dans l’intelligence. » Une intelligence développée, il va sans dire. « Être plus, c’est d’abord savoir plus », lance Teilhard de Chardin . » Qui veut occuper un poste dans la société doit savoir faire quelque chose de ses dix doigts. Analphabète et sans aucun métier, on n’est pas exclu : on s’exclut soi-même.

- Démobiliser les enfants soldats

Selon Amnesty International, on compte au moins 300 000 enfants soldats dans le monde. Et ce nombre ne cesse d’augmenter, car la plupart des pays qui sont en guerre depuis des années voient le nombre de leurs adultes diminuer sans cesse. Pour continuer à combattre, ils ont recours aux enfants. La plupart du temps, des militaires les kidnappent dans les églises, les écoles, les stades ou dans la rue. Certains n’ont que six ou sept ans. Parfois, des enfants dont la famille a été éliminée rejoignent volontairement l’armée où ils seront habillés, nourris et armés. Plus de quarante pays entretiennent des enfants soldats.

- Retourner à l’école les enfants travailleurs

Dans le monde, selon le Bureau International du Travail, 276 millions d’enfants de 5 à 14 ans travaillent, dont 80 millions dans des conditions qu’on peut assimiler à l’esclavage. Le travail des enfants dépend des entreprises et des sous-traitants intéressés à verser de faibles salaires et à disposer d’une main-d’œuvre docile. Les solutions existent, mais les Nations unies sont impuissantes à les faire appliquer.

Incroyable, mais les institutions financières internationales comme la Banque mondiale et le Fonds monétaire international ont provoqué une augmentation du travail des enfants en exigeant que les pays lourdement endettés réduisent les dépenses publiques affectées à l’enseignement, aux soins de santé et à la création d’emplois réels. Inimaginable : réduire les dépenses affectées à l’enseignement et aux soins de santé ; pas un mot des dépenses militaires.

- Sauver les enfants prostitués

C’est par millions que se comptent les enfants qui sont livrés à la prostitution. Ils sont enlevés ou achetés à leurs parents puis abandonnés à des proxénètes, notamment pour alimenter un inqualifiable tourisme. L’enfant devenu marchandise se vend bien et génère un profit très lucratif. Les sociétés occidentales se livreraient honteusement à l’exploitation sexuelle des enfants.

- Capitalisme sauvage

À ceux qui sont convaincus de vivre sous un régime de capitalisme sauvage, il faut rappeler que ce capitalisme a perdu bien des plumes : on n’est plus au temps de Germinal d’Émile Zola. C’est par milliards que nos gouvernements distribuent la richesse collective : assurance maladie, assurance médicaments, pension de la sécurité de la vieillesse, assurance chômage, allocations familiales, bien-être social, congé parentaux, garderies, etc. Un contribuable canadien travaille pendant six mois pour payer des impôts et des taxes. Mais, tant qu’il y aura des pauvres, ils devront faire davantage, et ils le pourraient en allant chercher d’autres milliards dans les paradis fiscaux, dans les abris fiscaux, en combattant la fraude partout où elle sévit, en éliminant le gaspillage dans leur administration, en corrigeant l’iniquité du régime fiscal, etc. Ils ne le font pas parce que les pauvres ne constituent pas une menace imminente : ils sont une bombe à retardement.

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