Les mauvais instincts

par Léopold Desjardins

Mercredi 6 mai 2009, par stan // Articles & Commentaires

Je ne citerai aucun auteur ou si peu. Je ne m’appuierai que sur mon expérience d’homme ayant été élevé à la campagne au milieu des vaches et des cochons et étant demeuré toute ma vie le plus près possible de la nature. Cela ne veut pas dire que je fais table rase de mes lectures dans le domaine de la philosophie, que les études poursuivies dans ce domaine n’influeront pas d’une certaine façon sur ma pensée, mais je ne veux pas me laisser conduire par elles. Je ne veux pas truffer mon discours par des renvois à Kant, Hegel, Marx, Sartre, Thomas d’Aquin, Socrate et tutti quanti. D’ailleurs je ne connais pas assez les philosophes pour m’en remettre à eux. J’ai reçu une formation philosophique assez étriquée, à partir des auteurs Gredt [1] et Grenier [2] . Je n’ai pas lu les grands auteurs.

Ma démarche au ras des pâquerettes, démarche que je m’impose au moment de me lancer dans une réflexion qu’on pourrait appeler philosophique, s’explique parce que je déplore un fait : quand vient le temps de produire, les philosophes des derniers siècles - ceux qui veulent faire des percées et échafauder de nouvelles théories - ce qui exclut ceux qui font profession d’enseigner une philosophie particulière - s’en remettent trop aux penseurs de tous les âges, aux plus récents surtout, soit pour les prendre à contre-pied, soit pour en tirer ici et là de nouvelles théories qui l’espèrent-ils ouvriront de nouveaux sentiers et donneront naissance à des écoles de pensée inédites, quand ce n’est pas pour détruire tout fondement philosophique. Ce serait tellement dommage que tout aurait été dit et qu’il ne resterait plus qu’à répéter. Autrement dit, ces philosophes apprentis ne partent pas du monde et de l’univers qui les entoure mais ils disparaissent sous un amoncellement de livres et de citations qui finissent par nous étourdir et nous faire perdre complètement pied. Au lieu de réfléchir sur la nature des choses qui les entourent, ils s’enferment dans leurs cabinets avec des tas d’ouvrages qui les éloignent à tout jamais de la réalité. Ils s‘enfoncent tellement loin dans la caverne de Platon qu’on les perd de vue.

Ma façon de procéder imitera un peu celle d’Aristote qui avait tout à construire, ne pouvant arrimer sa pensée qu’à quelques auteurs nés avant lui. Qu’a fait Aristote ? Il a ouvert tout grand ses yeux et a regardé autour de lui. Il a essayé de comprendre le monde où il vivait et de classer les êtres selon des catégories qui les différenciaient. Il s’est posé des questions sur le pourquoi et le comment des choses. Et loin d’être influencé par quelque religion que ce soit, il en est arrivé à parler de finalité, de cause première, de moteur immobile. Admettons qu’il a marqué beaucoup de points…

Comme Aristote (tiens, tiens ! je m’en remets quand même à un philosophe, le premier d’entre tous) j’en suis venu à la conclusion qu’il y a plusieurs ordres de choses dans la nature. Il y a la matière inerte, inanimée. Et puis il y a la vie sous trois formes différentes : végétative, animale, humaine. À la fin, il y a donc l’esprit. L’homme est au sommet mais il ne peut renier sa provenance profonde. Il participe aux règnes végétatif et animal. C’est comme si la nature par touches successives, par des essais de tout genre, s’était progressivement donnée comme mission d’offrir enfin la Cadillac des êtres vivants. L’homme est à l’aboutissement des règnes végétatif et animal par sa morphologie (ni trop gros, ni trop petit, ni laid, ni difforme, sans embranchements excessifs, avec des sens placés au bon endroit…) et par son intelligence. Mais il est et restera toujours un animal…raisonnable. Par sa nature matérielle, rien ne différencie l’homme de la bête ou de la plante. Tous les systèmes mis à la disposition de la plante et de l’animal se retrouvent chez l’homme ; pas tous mais la très grande majorité. En effet, selon que les animaux vivent sur terre, dans les airs ou dans l’eau ils sont dotés des outils qui leur permettent de se déplacer, de se sustenter, de se reproduire et de se défendre. L’homme est un animal terrestre ; ce qui ne l’empêche pas d’être à l’aise dans l’eau mais pour un temps très limité ; de même que ses bonds dans les airs ne l’amènent jamais très haut. Mais venons-en à mon point, c’est-à-dire aux instincts.

Les instincts chez les animaux.

Pour qui a observé pendant de nombreuses années le comportement des animaux, de certains animaux, pas tous (à moins de vivre dans un zoo et encore ce n’est pas le meilleur endroit puisque les animaux y sont en captivité), rien de plus décevant que de constater la répétition infinie des mêmes comportements. C’en est même désolant. Les animaux ne peuvent échapper à une programmation fondamentale. La domestication peut les amener à des rituels différents, mais justement ils obéiront de façon programmée aux ordres et aux dressages que l’homme voudra bien leur donner. Un chat restera toujours un chat. Toujours il fera la chasse aux oiseaux et aux souris. Les vaches garderont toute leur vie leur nature de vache. En troupeau, elles défileront toujours de la même façon, la vache acceptée de toutes en avant et, en arrière, les laissées pour compte qui recevront des coups de corne si elles s’avisent de prendre les devants. Même comportement dans les troupeaux de moutons. La brebis aventureuse que toutes les autres suivront, à l’extérieur du pacage de préférence, devra être freinée par des attelages, des carcans. Le cheval en liberté que vous allez quérir dans le champ pour des travaux se doute bien de ce qui l’attend et il ne se laisse pas approcher facilement. Mais si vous lui tendez un plat d’avoine, toujours il tombera dans le panneau et se laissera passer la bride. La psychologie des animaux est immuable. Elle est réglée par deux lois fondamentales : le besoin de survivre, c’est-à-dire de trouver leur nourriture, et le besoin de se reproduire. Ces besoins s’expriment de bien des façons selon les espèces. L’instinct de survie chez les espèces supérieures les amène à trouver leur garde-manger chez les espèces inférieures. Les oiseaux de tout genre sont à l’affût de graines et d’insectes. Les plus gros s’attaquent aux petits mammifères et à leurs semblables de moindre taille. Tout jeune, près de la montagne sur la terre paternelle, j’étais fasciné par les plongeons vertigineux (jusqu’à 300 km à l’heure paraît-il) des faucons pèlerins qui assommaient d’un coup de patte l’innocente corneille qui s’était hasardée dans leur aire de séjour. Ils la rejoignaient ensuite sur le sol pour la dépecer et apporter des morceaux de choix aux petits qui attendaient dans le nid. J’ai aussi observé de près ou de loin bien d’autres petits animaux (il arrivait que nous en capturions et gardions en captivité) : lièvres, lapins, ratons laveurs, renards, porcs-épics, rats, rats musqués, souris. Et je n’ai pas encore mentionné d’autres animaux qui habitaient de près mon quotidien et que je devais servir : les cochons et les poules sans oublier le détestable coq. Je ne veux pas parler des chiens, parce que comme animal servile on ne peut trouver pire. Il fait le déshonneur de la gent animale. Vivre près des animaux et les observer nous renseigne beaucoup sur notre nature. Il y a tellement d’expressions nées de la rencontre de l’homme et de l’animal qu’on ne saurait toutes les répertorier : être fidèle comme un chien, avoir une faim de loup, être rusé comme un renard, doux comme un agneau, curieux comme une belette, fort comme un cheval, amorphe comme une vache, rapide comme une gazelle, vif comme un poisson dans l’eau, fuyant comme un serpent, habile comme un singe, fier comme un paon…

Quant à l’instinct de reproduction chez les animaux, là encore les rites précédant l’accouplement semblent établis de toute éternité. Qui n’a pas vu la danse des canards dans un lac, l’inspection génitale quotidienne du taureau au sein d’un troupeau de vaches pour déceler par son nez celles qui sont en rut, le combat des béliers pour s’approprier le plus de brebis possible. Il m’a été donné d’assister à ce dernier spectacle sans pouvoir y mettre fin. On ne s’interpose pas entre deux béliers qui foncent l’un sur l’autre. Le bélier du fermier voisin avait trouvé une faille dans la clôture et s’en était pris à notre animal qu’il avait assommé.

Ces deux instincts fondamentaux, survivre et se reproduire, se traduisent donc par des comportements réglés d’avance dont les animaux ne peuvent se soustraire. Et ils impliquent souvent beaucoup de cruauté. La nature veut absolument arriver à ses fins : la sauvegarde de l’individu et la survie de l’espèce. Dira-t-on alors que les manifestations de brutalité sont causées par des instincts mauvais, par la méchanceté innée des animaux, de certains en particulier ? Que non ! Même si le cœur nous débat quand la lionne réussit enfin à s’agripper au cou de la gazelle, nous comprenons qu’il doit en être ainsi. Que c’est normal que l’agneau périsse sous la dent du loup, que les phoques dévorent des tonnes de morue, que les chats nous débarrassent de la vermine, que les merles se régalent des vers de terre, que dans les meutes de loups et d’autres espèces d’animaux, il y ait un leader, l’animal le plus fort, qui impose sa loi aux autres mâles et veille à la bonne santé du troupeau et de sa descendance en fécondant le plus de femelles possible.

Pourrait-on parler d’animaux devenus particulièrement méchants, qui transgresseraient les lois de leur nature ? J’ai à l’esprit le renard qui une fois à l’intérieur du poulailler de notre voisin a égorgé toute la volaille, une trentaine de poules. Ou encore ces deux chiens errants qui se sont attaqués à mon clapier où je gardais une dizaine de lapins et les ont tous tués sauf un qui a réussi à se cacher dans un tas de planches. Pourquoi ont-ils agi de la sorte ? La survie d’un renard ou d’un chien errant n’est pas facile. Tous les jours ils doivent être à l’affût et se démener pour trouver une proie. Lorsque l’abondance leur est offerte, ils se disent « profitons-en ; nous serons plusieurs jours sans être obligés de chasser. » C’est encore l’instinct qui les guide. Qu’avaient fait les chiens dans le cas de mes lapins : ils en avaient enterrés quatre, un peu comme les écureuils font lorsqu’il y a abondance de noix. On fait dans la conserve. Ils n’avaient pas enterré une mère et ses quatre petits parce les dépouilles étaient trop près de la route. Quant à Jeannot, ce lapin que je laissais en liberté en dehors des cages, les chiens avaient réussi à mettre la patte dessus à 500 mètres du clapier. Les chiens étaient devenus méchants parce qu’ils n’avaient plus de maître pour les nourrir. Un animal peut aussi devenir méchant lorsqu’il subit la dure loi des hommes, tel ce cheval qui d’une ruade se débarrassera de son bourreau. Ou encore ce chien à qui on a appris à haïr des gens en particulier. Les bergers allemands des nazis avaient été dressés pour servir d’auxiliaires à des maîtres enragés.

L’instinct chez l’homme

Par son côté animal, l’homme veut instinctivement rester en vie le plus longtemps possible et se continuer dans une descendance. Toutes les manifestations de ces deux instincts sont naturelles et ne peuvent être qualifiées de mauvaises. Il est normal que l’agressivité et la colère montent en nous lorsque nous sommes attaqués soit physiquement, soit psychologiquement. Il est normal que nous salivions devant un bon plat comme le cheval devant l’avoine. Il est normal que nous soyons attirés par la beauté d’une personne de l’autre sexe et qu’instinctivement nous fantasmions quelques secondes ou même plus sur une rencontre intime possible. Pourquoi alors entendons-nous si souvent parler d’instincts « mauvais », de « bas » instincts ? L’instinct a été déposé dans les bêtes et les humains comme une composante essentielle de leur être. Ce qui est mauvais, c’est la gestion mauvaise de l’instinct. La bête dépourvue de raison gère instinctivement ses poussées de tout genre. Devant un congénère plus fort que lui, le mâle se bat un peu pour la forme et recule rapidement contraint de laisser son rival féconder la ou les femelles. Lorsque la proie est abattue, chaque animal se sert selon son rang ou selon son espèce : le lion mâle, suivi de la lionne, puis des hyènes et enfin des vautours. Chez l’homme, l’instinct n’est plus géré par l’instinct ; l’homme n’est pas condamné à agir unilatéralement. Un principe supérieur s’impose : la raison. Dois-je ou ne dois-je pas donner libre cours à cet élan profond qui surgit de ma nature animale ? Dois-je engager le combat avec celui qui me provoque ? Suis-je à ce point en danger que je dois absolument me défendre ? Parce que cette personne me plaît physiquement et qu’elle m’attire dois-je faire tout ce qui est possible pour me « l’approprier » ? Comme David avec Bethsabée ? Lorsque je meurs de faim, dois-je écarter toutes les autres personnes dans la même situation que moi et m’emparer du peu de nourriture disponible ? Dans chaque situation, je dois réfléchir, tenir compte de tous les éléments en cause et prendre la meilleure décision non seulement pour mon bien propre mais également pour le bien des personnes qui m’entourent. Les passions non contrôlées peuvent dégénérer et conduire à ce qu’on appelait autrefois les sept péchés capitaux : paresse, orgueil, gourmandise, luxure, avarice, colère et envie. Remarquons bien qu’à l’origine de chacun de ces péchés il y a un instinct tout à fait juste : le corps et l’esprit ont besoin de repos ; il faut s’aimer soi-même si l’on veut réussir et performer ; le corps mal nourri ne sert plus l’esprit – la faim manifeste un besoin -, il est juste et légitime de vouloir vivre un amour jusqu’au bout, jusque dans sa chair ; comme les animaux – je pense à l’écureuil et à la fourmi - il faut faire des provisions pour ses mauvais et vieux jours ; l’adrénaline nous a été donné pour surmonter des situations impossibles ; ce que l’on voit de très bien chez les autres doit nous inciter à faire ou à obtenir la même chose. Donc, c’est bien l’excès et l’abus qui sont condamnables mais non l’élan qui pousse notre être à nous reposer, à nous estimer, à nous nourrir, à aimer les autres (ou les haïr), corps et âme, à thésauriser, à essayer de devenir meilleur qu’autrui. Des vertus « cardinales » nous aident à nous situer dans un juste milieu : la justice, la prudence, la tempérance et la force morale (ou le courage). En conclusion, je ne veux plus jamais entendre parler de « mauvais » instincts. C’est porter un très mauvais jugement sur notre nature profonde d’homme. C’est fuir la responsabilité fondamentale que nous avons de nous conduire en animal raisonnable.

Corollaire important : le péché originel.

Est-ce que le créateur a réfléchi suffisamment en mettant au monde un être de chair et d’esprit ? A-t-il entrevu une seconde ce à quoi il condamnait les humains ? Comment la bête devenue humaine réussira-t-elle à dominer des instincts non réglables par eux-mêmes mais par la raison ? Étant donné la force des instincts ne sont-ils pas inexorablement destinés à prendre le dessus ? Plutôt que de parler de « péché originel » lorsque je me penche sur le sort de l’homme et que j’ai à l’esprit le couple chair et esprit, j’aimerais mieux parler non pas de « défaut de fabrication » mais de « conjugaison du feu et de l’eau », « d’accouplement insensé », de « paire d’irréductibles », « d’antagonisme inné », de « contraires irréconciliables ». Car décidemment tous les problèmes de l’homme viennent de cette construction fort osée, de cet amalgame saugrenu, de cet attelage impossible à diriger. Toujours l’un ira à hue et l’autre à dia. Je comprends les encratites qui ont voulu au début de l’Église en finir avec ce tandem boiteux et se débarrasser de l’un de ses éléments, la chair, que l’on renie en ne voulant plus traiter avec elle. Finis le mariage, le vin et la viande. Vive l’ascèse et le contrôle absolu de soi. On passe complètement du côté du démiurge qui a créé l’esprit et l’on rejette le démiurge qui est à l’origine de la matière.

Oui, ma conception du péché originel a beaucoup évolué. Je ne puis plus embarquer dans la théorie de la chute des premiers parents. Le mythe d’Adam et d’Ève est une très belle histoire qui décrit bien le comportement des humains toujours habiles à reporter leur responsabilité sur les autres. Adam s’empresse de dire que c’est sa compagne qui l’a fait chuter. Ève accuse le serpent d’avoir été trop convainquant et elle implique même Dieu qui a mis ce maudit animal dans le jardin. Et tous les maux qui s’ensuivent pour l’humanité sont attribués à ce premier refus de respecter le plan de Dieu. Pas besoin d’inventer d’aussi belles et tristes histoires. Le simple fait d’être né chair et esprit suffisait amplement pour prévoir ce qui se produirait : la raison ne viendrait jamais à bout, loin de là, des instincts de la chair. C’est ça la catastrophe originelle, la faille originelle. Pas besoin de chercher plus longtemps et de se raconter des histoires. Mais c’est peut-être aussi une chance extraordinaire donnée à l’homme pour qu’il se construise lui-même et qu’en même temps il établisse un monde idéal dont il pourra être très fier.

Dieu aurait-il pu en décider autrement et donner assez de force à la volonté humaine pour lui permettre de gérer sans faille les instincts grouillants de la chair ? Ne nous a-t-il pas au contraire doté d’une volonté hésitante qui n’a jamais fini de soupeser le pour et le contre de chaque action et qui se laisse souvent emberlificoter par les appels pressants de la chair surgis des instincts de survie de l’individu et de survivance de l’espèce ? Ah que ça peut être douloureux certains jours d’être libres !